La difficulté d’être journaliste quand il s’agit d’évoquer l’après 13 novembre

Je n’ai jamais été si perturbée à l’idée de préparer un sujet.

Je me souviens de cette réunion donnée début octobre et de la phrase « on va préparer un dossier sur les attentats, pour les un ans du 13 novembre. » Un frisson a parcouru tout mon corps, ma main tremblante a eu du mal à reposer mon gobelet de thé sur la table. Le choc. Quand on travaille pour la rubrique société, le sujet est inévitable, mais arrivée à la rédac en avril, n’ayant pas été confrontée à l’urgence d’informer les jours qui ont suivi les évènements tragiques, je n’y avais pas encore pensé.

L’annonce m’a fait réaliser que ça allait faire un an. Un an déjà. Et les émotions sont toujours là. Les traumatismes encore plus. Je ne suis ni victime, ni rescapée, et pourtant… Mon sang n’a fait qu’un tour, je me suis tout remémoré. Alors comment vivent les rescapés et leurs proches ?

 

La dureté de prendre du recul sur le 13 novembre

Dans ce projet, j’ai été chargée d’interviewer des rescapés. Pour éviter tout article racoleur ou glauque, j’ai tout de suite eu envie d’axer sur un esprit optimiste, avec de l’espérance. J’ai d’abord approché une copine de fac qui était au Carillon et dont le récit m’a bouleversé. Elle en parle relativement bien et de manière assez libre, j’ai naïvement pensé qu’elle accepterait de témoigner. Elle a répondu par la négative et j’ai compris. Si ça lui fait peut-être du bien d’en parler quand elle le veut, s’adresser à la presse est différent. Et puis, même s’il s’agit d’évoquer l’après, comment ne pas se remémorer le passé ? Il y a aussi, sans doute, cette envie de ne pas être forcément associé aux événements. J’ai tapé son nom dans google, j’ai vu qu’il n’y avait aucun lien entre elle et les attentats, j’ai finalement trouvé ça bien. C’est aussi un moyen d’avancer.

 

Sous ses conseils, j’ai contacté l’association 13onze15 créée par des rescapés et des proches de victimes. Le lendemain, j’ai eu l’appel d’une mère d’une victime. Nadine Ribet-Reinhart, maman de Valentin, avocat de 26 ans qui était au Bataclan avec son amoureuse Eva.

C’est la première fois que j’ai à faire à ce genre de cas. Accro à l’actu, j’ai voulu quitter le monde de la déco dans lequel j’évoluais depuis 5 ans pour parler société, actu et lifestyle, en bref des sujets qui nous touchent tous et qui font le monde. Avec ce dossier, j’étais plus que jamais dedans. Si c’est un plaisir de faire son devoir de journaliste, de plonger directement dans cette réalité, d’apporter un bon papier à sa rédaction pour retranscrire quelque chose de fort et de sérieux, ça fait mal et ça bouleverse.

 

Pour la première fois j’ai parlé des attentats non pas avec des proches l’ayant vécu de près ou de loin, mais avec des inconnus que j’ai dû ménager en vue du fait qu’on ne peut pas se mettre dans leur tête, ni imaginer leur quotidien et leurs sentiments. Au départ, en les sollicitant j’ai eu cette désagréable sensation d’être un vautour. Je devais faire mon travail de journaliste et en même temps, j’avais cette peur de les brusquer, de les choquer, de les importuner. Les « un ans » doivent résonner dans leur tête et les médias qui évoquent l’anniversaire malheureux et les sollicitent beaucoup ne doivent rien arranger.
Et puis j’ai dû composer avec chacun, m’adapter à leur personnalité et à leur vécu pour créer le lien de confiance et plus encore. Certains étaient très dignes, limite professionnels, faisant de leur témoignage un devoir de mémoire. D’autres, dont j’ai tout de suite senti le mal être immense dans la voix, l’ont perçu comme une thérapie.
Dans les deux cas, c’était libérateur et égoïstement, ça m’a réconforté. J’avais la sensation de leur faire du bien en leur donnant la parole.

 

Les premiers liens avec Nadine

J’ai personnellement été touchée par Nadine Ribet-Reinhart. Son fils n’avait qu’un an d’écart avec moi. Suite à ma prise de contact avec l’association du 13 novembre : Fraternité et Vérité, elle m’a téléphoné pour me proposer un sujet : la vie des proches des victimes qu’on a tendance à oublier. Très dignement, elle a évoqué la vie des parents qui ont perdu leur enfant. Comment on gère, comment on (sur)vit, à quoi ressemble le « nouveau » quotidien. Elle avait mis le doigt sur un sujet évident auquel je n’avais pas pensé. On parle essentiellement des victimes, mais les proches ? Qu’il s’agisse des proches des rescapés ou des défunts, ils n’ont pas la vie facile. Je l’ai recontactée dans l’après-midi pour lui confirmer le papier. De la voie grave et sérieuse du matin, on était passé à une voie plus apaisée, presque libérée d’avoir la parole sur sa vie de mère dans cette histoire.
Je l’ai donc interviewée le lendemain (article à lire sur marieclaire.fr).

Toujours dans la peur d’être indélicate, intrusive, je me suis pliée à son envie de fonctionner. Pour garder un discours construit et rester concentrée, elle m’a proposé plusieurs entrevues. Elle m’a dit avoir envie de concevoir cet article comme un projet à deux, quelque chose de beau qui honore les parents et qui soit en mémoire des victimes. J’ai trouvé l’idée belle et indispensable. J’ai eu cette envie d’être à la hauteur pour elle, et j’ai eu peur de ne pas l’être.

 

 

La succession des entretiens avec Nadine

Avant chaque entretien, je me mettais dans ma bulle, je me concentrais et je me blindais parce que ce qu’elle me racontait était dur à entendre. Pour rester pro et ne pas oublier les questions, les points essentiels, j’essayais de prendre de la hauteur. Le plus difficile. À chaque fin d’entretien, je reprenais mes esprits, je respirais à fond et je réalisais ce dont on venait de parler. Après avoir raccroché le téléphone de cette salle de réunion ultra silencieuse, j’avais toujours la sensation de sortir de mon corps, je m’observais les yeux dans le vague,  me disant « mais.. tu réalises un peu ?! » Puis ressentais à nouveau l’effroi, le partage entre ce choc qui ne m’a pas quitté depuis un an et l’envie de relativiser. Je fermais la parenthèse et reprenais d’autres activités. C’est d’ailleurs tout le sujet : depuis un an on maîtrise nos émotions. On alterne entre deuil et colère, choc et incompréhension, le tout associé à ce besoin (l’obligation) de continuer.

Deux jours plus tard, je recontacte Nadine Ribet-Reinhart. Je lui dis où j’en suis dans mes écrits, elle me dit qu’elle a pensé à tout ce qu’on s’est dit la dernière fois et on éclaircie quelques points, elle ajoute des éléments, je lui pose des questions qui complèteront son témoignage.

Cette fois, c’est moins dur. Beaucoup moins même. Elle sortait du restaurant, elle me parlait assise au soleil sur le banc d’un square, bref, elle était dans la vie de tous les jours. Et ça m’a fait du bien de la voir comme ça, de constater que la vie continue, que cette phrase devenue bateau est vraie. Même si sa vie restera scindée à jamais, entre la mère en deuil, la femme qui aime plaisanter et la femme qui se bat avec les autres parents contre le djihadisme.

 

 

Le week-end à travailler dessus, l’envie de bien faire

Le week-end qui suivait était le week-end de 4 jours avec le 1er novembre et j’étais en Bretagne. Avec Nadine on avait prévu de se rappeler le lundi (jour férié) après que je lui ai envoyé mon article le samedi. J’étais à Saint-Malo pour m’évader et organiser mon mariage, et à aucun moment je n’ai voulu lui dire que je n’étais pas au travail ni « indisponible ».

J’avais à cœur de bien faire, de lui envoyer mon article rapidement pour qu’il lui plaise de A à Z dans le souci de retranscrire ses dires sans erreur. Je lui devais bien ça. À elle, à son fils et aux autres victimes. Alors je l’ai lu et relu, j’ai fait lire à Guilhem plusieurs fois avec mille questions à la clé « t’es sûr ça va, je me répète pas trop ? » / « et tu penses quoi tu titre ? Il me faut un bon titre, pas racoleur, simple et très significatif ». J’ai pu constater de son immense patience avec moi, comme toujours.

Qu’on communique le week-end avec Nadine m’était égal. Cela faisait deux semaines que j’avais intégré une parenthèse d’environ 2 heures par jours aux événements. Je n’arrêtais pas de me dire « c’est dur, mais c’est que 2 heures par jours pendant 2 semaines. Nadine et ses proches c’est toute la vie ».

Travailler sur le 13 novembre n’a pas été une corvée, mais plutôt un devoir et presque un honneur d’avoir donné l’occasion de parler et d’avoir établi un lien de confiance avec cette femme qui m’a fait entrer dans son intimité sans aucune réticence.

 

J’ai l’âge de Valentin, mon père est médecin comme Nadine, mon frère est avocat comme Valentin. Avec son histoire, je me suis clairement projetée. Son schéma familial m’a parlé, et j’espère que son témoignage touchera beaucoup de monde. En plus de son récit émouvant, on réalise que ça peut arriver à n’importe qui et surtout : on découvre la force d’une mère qui fera tout pour que son fils ne soit jamais oublié. Pas encore mère, je ne réalise pas l’amour et la rage qu’on peut éprouver pour son enfant, mais Nadine me l’a suffisamment illustré pour que je l’imagine. Pour toujours, je reste admirative de cette femme.

 

Après avoir raconté tous ces épisodes à ma mère, elle m’a dit une seule chose « la preuve qu’il ne faut se plaindre que quand cela en vaut la peine. » Toujours se souvenir de cette phrase.

 

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